- Interview : 04 Février 2010

Je m'appelle Dominique Moreau, suis jeune quadragénaire (si si, ça existe), papa de deux petits garçons à Poitiers, enseignant de mon état et président de l'association Hej. J'aime la nature, le sport et suis très attaché à la conscience et à l'indépendance d'esprit.

 

 

 

Quel style de jupes portez-vous ? 

Je porte uniquement des jupes ou robes pour hommes, dans un souci de reconnaissance envers les quelques créateurs qui ont le courage de proposer aux hommes une alternative au pantalon, de soutien envers eux, et parce que persuadé qu'il peut exister un style masculin dans le port de la jupe, certes pour l'instant pas aussi varié qu'on peut l'espérer, mais qui a déjà le mérite d'exister.

Je revendique également le port masculin de la robe, des collants et des bottes, car ces « accessoires » étaient portés auparavant par les hommes et ont simplement été accaparés par les femmes, et parce qu'à l'instar de la jupe, je trouve stupide de tenir les hommes éloignés des robes, collants ou bottes, comme si ces éléments étaient un poison risquant de faire perdre à l'homme sa masculinité. Il s'agit, pour moi, de ne pas tomber dans une autre ségrégation tout aussi irrationnelle que celle qui consiste, pour beaucoup de personnes, à ne pas concevoir un homme ne serait-ce qu'en jupe. Je cherche des vêtements qui puissent donc exprimer ma sensibilité, non pas féminine, mais tout simplement humaine.

Je porte des jupes ou robes sombres et unies l'hiver, faute d'autre chose, souvent, chez les hommes (encore un stéréotype !). Elles sont longues, mi-longues, courtes (au dessus du genou) ou bien courtes (50 cm). Je peux porter des jupes longues en hiver ou mi-saison, avec des chaussettes. Je porte des jupes courtes l'été, courtes ou bien courtes l'hiver et à mi-saison, et dans ce cas-là avec des collants (les 70 deniers cachent les poils !) et, éventuellement, des bottes. Là encore, je ne m'interdis une longueur que si cela ne me va pas, mais pas par principe selon lequel un homme ne peut porter de court. Ainsi, puisque je tiens à ma pilosité, je ne peux pas porter de bien court l'été, car les collants ne sont pas là pour « habiller » les jambes ou pour les affiner.

Ma conception du port de la jupe et autres est naturelle : la considération physique l'emporte sur les préceptes sociaux d'une part, et d'autre part, ne voulant pas modifier ce que la nature m'a offert, je garde mes poils, en étant d'ailleurs persuadé, encore une fois, qu'il existe une réelle esthétique masculine du port de la jupe.

Depuis quand portez-vous la jupe ? 

Je la porte depuis l'âge de dix ans environ, mais en cachette jusqu'à l'âge de 33 ans (l'âge de la résurrection...), soit près d'un quart de siècle d'enfermement physique et psychologique, et de torture cérébrale (entre culpabilité et volonté d'affirmation).

Où portez-vous la jupe ? 

Partout : chez moi, en ville, dans ma famille ou belle-famille, au travail. Il fallait que je parvienne à ça dans un souci de liberté physique et de cohérence intellectuelle si l'on peut dire, de raison : la liberté, par définition, est inaliénable. A partir de là, elle ne se négocie pas tant que l'on ne fait de mal ni à soi-même, ni aux autres. Mais cet objectif était d'autant plus facile à atteindre que je porte des vêtements pour homme : style crédible, démarche intellectuelle également (puisque les jupes pour homme ont existé, existent encore, notamment dans un Etat de droit, au nom de quoi l'interdire, si ce n'est au nom de l'arbitraire, que je combats évidemment).

Comment a réagi votre entourage ? 

De toutes façons, c'était lui ou moi. Les lois de la République prévalent sur celles de la famille ou sur les habitudes et autres conventions.

A force d'arguments et de démonstration d'un style masculin (à défaut de viril, mais ça, c'est une construction de notre société particulièrement érotisée), j'ai convaincu celle qui allait devenir ma femme, en prenant bien le soin de le lui en faire part et de lui montrer avant le mariage. Mes amis, famille ou belle-famille ont soit été mis devant le fait accompli, soit été mis au courant avant. J'ai intégré cela dans mon monde professionnel par une démonstration rapide, suivi d'autres évidemment. Mais de toute façon, chacun a le droit d'évoluer : les femmes qui ont voulu s'émanciper n'étaient plus celles qu'elles étaient au début de leur mariage.

Qui est au courant et pas dans votre entourage ? 

Tout le monde est au courant et m'a vu ainsi, mis à part quelques amis de mon épouse qui ont des conceptions a-priori conservatrices et que l'on voit très peu, en raison des distances, qu'il est donc inutile de mettre au courant directement.

Quelles sont les réactions de ceux qui le savent et de ceux que vous croisez ? 

Avec le recul, j'estime que cette question n'a pas lieu d'être : à partir du moment où l'homme est libre, où l'on ne peut pas plaire à tout le monde, où l'on agit en notre âme et conscience, certes par sensibilité, mais également avec raison, où l'on a confiance en soi et que l'on se dit que l'on a qu'une seule vie, les autres nous prennent comme nous sommes, que ça leur plaise ou non. Il ne faut pas vivre à travers les autres, sinon, l'on est déjà mort.

Mais je vais quand-même répondre à titre indicatif. Dans la mesure où ceux qui le savent m'ont croisé, je ferais plutôt une distinction entre mon entourage et les passants. L'entourage a pu être surpris au début, mais il a cheminé comme je l'ai fait auparavant. De toutes façons, il doit s'apercevoir que je suis le même qu'avant, mais en plus affirmé et plus équilibré. Il doit y avoir des hypocrites et des réservés, mais comme dans toutes les situations et pour toutes les personnes. Et puis l'on convainc (sans le chercher bien sûr) certains sur le court terme, d'autres sur le long. Quant aux passants, ils font preuve, à 95%, de savoir-vivre : il y a des regards certes, parfois des remarques (surtout des « v'là la honte » de jeunes, forcément très formatés) ou des rires (de pétasses à 99 %), mais l'on passe comme une lettre à la poste dans un centre-ville un samedi après-midi.

Y a-t-il une raison pour que certains ne le sachent pas ? 

Oui : l'occasion avant tout. Car même les conservateurs auraient dû accepter mon existence s'ils avaient habité à côté de chez moi.

Selon vous, quel style doit avoir un homme pour que son port de la jupe soit le mieux accepté ? 

Un homme doit avoir un style qui correspond avant tout à son physique : fin ou baraqué, visage fin ou non, barbu ou non, peau fine et lisse ou non, corps pileux ou non. A partir de là, si l'on est harmonieux, il ne doit pas y avoir de limite, à condition de vouloir rester masculin, c'est-à-dire de ne pas vouloir copier l'anatomie féminine. Autant le sexe est une distinction qui doit disparaître dans le choix du vêtement en faveur du physique et de la personnalité de chacun, autant il ne s'agit pas d'être travesti, sinon, on discrédite la pensée selon laquelle un homme en jupe est viable. A partir de tous ces impondérables, il faut s'habiller selon sa personnalité. Si l'on adopte un style des plus pudibonds et des plus austères pour plaire, on tombe dans un autre carcan et l'on passe encore à côté de sa vie. Il ne faut pas avoir peur du scandale à partir du moment où l'on est harmonieux et sain d'esprit : les 1ères femmes en pantalon ont fait scandale en brisant le consensus.

Tout ce que vous souhaitez dire sur le port de la jupe. 

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Cette phrase ne doit pas rester une belle formule, mais être vraiment le fondement d'une démarche personnelle et collective.

Il faut conquérir sa liberté, plus ou moins progressivement selon la situation, mais avec obstination. L'anthropologue Margaret Mead affirmait ceci : « ne croyez surtout pas qu'une poignée d'hommes ne peut changer le monde. En réalité, c'est toujours comme ça que ça se passe ». Les spécialistes en prospective du début du XXème siècle avaient prévu les révolutions technologiques comme la conquête de l'espace ou les ordinateurs. Mais ils n'avaient pas prévu la libération des femmes. D'autre part, il ne doit pas y avoir de compromission. Il ne faut surtout pas se contenter de demi-mesure : comme le disait la féministe Virginia Woolf, « il est plus important d'être soi-même que qui que ce soit d'autre ».

Nous devons penser non seulement au court et au moyen terme, mais également au long. Penser au court terme, c'est tendre vers le principe de s'habiller comme l'on veut quand on veut et où l'on veut, et montrer à nos contemporains qu'autre chose peut exister. Penser au moyen terme, c'est ne pas avoir de regrets au soir de sa vie. Penser au long terme, c'est servir nos successeurs en posant des fondations afin qu'à leur tour, ils puissent éventuellement poser leur pierre. Soyons persuadés que chaque goutte d'eau a son importance.

Il faut oser prendre des risques, calculés certes, et manipulés avec précaution sur une perspective plus ou moins longue, mais ne pas trop compter. Il ne faut pas rester seul, car isolé, on est plus faible. Enfin, notre démarche doit être physique et intellectuelle pour être solide, durable, explicative et crédible. Soyons persuadés du bien-fondé de celle-ci et ne nous laissons pas déstabiliser.